Foise Cosson

« Aucun spectacle des contrées et des hommes… »

Le 18 octobre 1914

Lettre à nos fils Henri et Louis

Je vous écris à tous les deux. Joseph a promis de recopier cette lettre pour que vous receviez chacune la vôtre. Comme il a résonné ce premier août dans toute notre campagne, le tocsin résonne toujours dans nos têtes. Dans la chaleur de cette journée d’été où tout a basculé, je me souviens vous avoir regardé tous les deux, puis avoir croisé le regard angoissé de votre père. Mobilisation générale. Ces deux mots, nous savions  ce qu’ils signifiaient. Les cloches qui ont déchiré le ciel ont installé l’angoissedans le village comme dans toute la France et une peur prégnante nous colle à la peau parce que vous êtes partis. Vous, nos deux fils ainés. Après les cloches, il y a eu l’appel au tambour du garde-champêtre, puis l’annonce publique du rassemblement des hommes pour aller au combat.  Dans toutes les familles françaises, on a cherché dans les armoires et au fond des tiroirs, les carnets militaires. Vous étiez mobilisables. Ce sont les mots du gendarme venu  le lendemain dans le hameau, il a frappé à la porte, nous étions dans la grande pièce en train de manger, tous les six. Cette image est gravée en moi pour toujours,  les petits Joseph et Marcel qui s’étaient bagarrés, sont devenus muets. Henri, tu étais en permission pour les moissons, avec un ordre de remonter sur la capitale d’urgence par tous les moyens, si la guerre se déclarait. Elle était là, à notre porte. Depuis quelques jours, le bruit se répandait comme une trainée de poudre.La soupe froide de lait mitonnée était intacte dans vos assiettes. Il faisait si chaud dehors que nous avions fermé volets et portes. Le chien n’a pas bougé, il nous a regardé tous dans le silence qui a suivi l’annonce de la maréchaussée. Une froidure a investi  nos membreset nos cœurs en ce jour caniculaire.

Ce premier lundi d’août nous devions poursuivre les moissons mais le champ du haut-verger est resté intact. Ils ont  réquisitionné Rameau notre cheval, le vieux cob est parti sans se retourner vers un destin que nous ignorons, comme les moutons de l’enclos du grand pré envoyés deux jours plus tard.  Je t’entendais, Henri, expliquer à tes jeunes frères l’honneur de défendre ton pays alors que tu mettais dans un sac de toile, un pull de rechange, celui que je venais de tricoter. Joseph t’a demandé si tu aurais un fusil et si tu allais tuer des boches. Je lui ai crié de se taire et tu as répliqué avec fierté : oui on va les exterminer un par un ! La haine  vibrait dans ta voix, mon cœur s’est fracturé devant cette affirmation. Votre père m’a fait un signe de renoncement. Louis, tu es venu dans mes bras, nous nous sommes serrés fort très longuement. La nation a fait de toi un soldat, elle ignore les rêves du musicien, celui qui joue du violon depuis l’enfance. Tu n’aimes ni les travaux des champs ni t’occuper des bêtes, tu aimes lire et composer avec tes frères et vos musiques enchantent nos soirées, nos dimanches et toutes nos fêtes. J’ai sorti du garde-manger le quatre-quarts fait la veille, je l’ai coupé en deux et enveloppé dans des mouchoirs pour chacun de vous, avec des œufs durs et des pêches de vigne. Ensuite,  vous êtes partis sur le chemin, vous vous êtes retournés en nous saluant puis vous avez disparu et nous sommes rentrés silencieux. En septembre, nous avons fait les vendanges en compagnie des anciens, des enfants et des femmes disponibles et toute la récolte du hameau a été pressée à la ferme. Votre père a de plus en plus de difficultés à marcher, sa jambe accidentée le fait souffrir, il assume comme il le peut son rôle de maire du village, mais il est bien seul, il ne chasse plus et le gibier nous manque. Joseph a fêté hier ses 14 ans. Nous allons avoir du mal à trouver la farine pour le pain, Albert, le meunier, veut s’engager et nous devrons aller jusqu’à Cheix au moulin du cousin Elie. Joseph et moi ferons l’aller et retour dans la journée avec la brouette, on s’organisera avec les autres fermes. Il en est de même pour le lait et le beurre, il n’y a plus que deux vaches dans le village, tout est réquisitionné pour vous nourrir, j’espère qu’au moins, vous buvez du lait et mangez de la viande fraiche de temps en temps. Le petit Marcel a fait sa rentrée scolaire en ce début d’octobre. En l’absence de l’instituteur, Madeleine a regroupé les classes. Joseph reste  travailler à la ferme, il veut être plus vieux pour s’engager, il a rapporté du bourg un journal que lui a donné le vieux curé, il y a une carte de France qu’il a accrochée dans sa chambre puis il a placé les positions de vos régiments. Son harmonica est de plus en plus discret et les soirées sont bien longues dans ce silence que la guerre a installé.

Louis   le 3 octobre 1914

Chère maman, Cher Papa,

Je suis au repos depuis quelques heures et j’en profite pour vous raconter ce qui s’est passé depuis mon départ, ce lundi 2 août. Le 77e régiment a quitté Cholet le 4, sous les cris et les applaudissements des habitants de la ville. Dans cette gare ou nous étions entassés, j’ai senti la fierté pour la première fois. Le président Poincaré a dit que la mobilisation n’était pas la guerre mais les gens nous criaient de tuer les boches, les femmes nous embrassaient. On a chanté la Marseillaise tous ensemble sur les quais, je crois bien que je ne l’oublierais jamais, certaines pleuraient en nous étreignant, nous criant de revenir vite. Ensuite nous nous sommes retrouvés dans les compartiments à ranger nos bardas. Nous avons un équipement qui pèse plusieurs kg, très peu de vêtement de rechange, des pansements, une trousse à couture, nos gamelles et couverts et tous les deux jours on nous donne un kg et demi de pain, une boite de 500 gr de bœuf pas trop mauvais et un sachet de riz, un peu de chocolat et du café soluble en tablette. Et puis notre arme et trois cartouchières. Parfois, dans une gare, un bol de café nous attend, avec des pâtisseries que les femmes nous offrent. Nous espérons tous que nous n’aurons pas besoin de combattre.  J’espère seulement que je serais rentré pour les vendanges car je sais que le père est mal en point et je pense à la moisson et aux bêtes.

Nous alternons les voyages en train et les marches à pied et le 5 août nous avons appris l’invasion de la Belgique par l’ennemi. Nous sommes arrivés à Pont-Saint-Vincent, près de Nancy.  Il a plu énormément et nous étions trempés. Ordre a été donné de faire des tranchées pour nous mettre à l’abri, la reconnaissance de la cavalerie ayant annoncé les allemands à deux km  de notre campement.  Nous avons ouvert le feu sur un avion allemand que nous avons abattu, puis nous avons repris le train jusqu’à Rethel. Après avoir traversé Charleville, puis Mézières, nous avons stationné deux jours. Des enfants nous ont apporté  des mirabelles que nous avons dévorées en riant, parce que notre bonne humeur est toujours là. Je me suis lié d’amitié avec un jeune coiffeur de Cholet et un boulanger très blagueur, il y aussi Pierrot, un agriculteur qui parle avec angoisse de tout le travail qu’il a laissé à sa mère, son père ayant été mobilisé aussi. Je joue du violon le soir et le gradé qui, à Cholet, m’a donné la permission de l’emporter, a organisé un concert, disant que ma musique apaise les esprits. Nous avons marché pendant des heures sur les bords de la Semoy pour rentrer en Belgique, les habitants nous ont offert des cigarettes en nous acclamant comme des héros. Mais après quelques escarmouches vers Bièvre, nous avons creusé des tranchées dans les champs d’avoine sous le feu nourri de l’ennemi et le soir nous sommes rentrés au campement. On sait que la guerre a commencé en voyant tomber les hommes. Je pense à Joseph et au petit Marcel qui jouent dans la grange à se tirer dessus comme je l’ai fait quand j’étais enfant avec Henri. Les balles ont sifflé au-dessus de moi toute la journée, serais-je demain celui qu’elles atteindront ? Depuis une quinzaine de jours, le 77e est le flanc-garde d’un régiment de cavalerie. Nous sommes montés sur Charleroi le 24 août après avoir marché des jours entiers, dormant très peu, nous avons pris des fruits dans les arbres et même des betteraves, n’ayant pas été ravitaillés. J’ai les pieds en sang, le havresac pèse moins lourd car nous n’avons rien à manger. Nous avons traversé plein d’espoir des villages désertés, le creux au ventre. Mais il n’y a rien nulle part, les maisons ont été pillées.

Je rêve parfois de haricots cuits dans la cheminée ou d’une pomme de terre bien chaude car si la température est estivale, nos vêtements sont trempés, nous avons eu orages et pluies diluviennes, nos képis collent à nos crânes et nos jambières sont à tordre, nous sommes harassés et fourbus et dormons comme des chiens dans les granges. A la fin d’août, le 29, dans une forêt nous avons subi  d’importantes pertes, l’ennemi arrivait de toutes parts, nous avons été contraints de nous retrancher dans une maison, des Allemands en civil ont tué des hommes à bout portant et notre lieutenant a été grièvement blessé. Pierrot a été tué devant mes yeux. Quand nous sommes entre nous, nous n’avons pas peur, nous rions et plaisantons, mais quand nous sommes seuls, nous savons que la mort est là toute proche et puis je dois vous le dire, j’ai déjà tué des Allemands. Quand Pierrot est tombé, j’ai vu le regard de celui qui l’a tué et j’ai tiré. Et puis, c’est arrivé encore, j’ignorais que je pouvais le faire. C’est l’urgence qui commande, l’urgence à vivre, celle qui me donne envie de vous revoir tous. Je pense à vous qui devez attendre nos lettres avec angoisse, je n’ai pas de nouvelles d’Henri. J’aimerais bien savoir où se trouve son régiment, je sais juste que le 118 éme est resté sur Verdun. Je vous embrasse comme je vous aime mes chers parents. Embrassez les petits.

Louis le 4 novembre 1914

Chers papa et maman

C’est Thérèse qui vous donnera cette lettre, avant de partir je lui ai fait des promesses dont celle de revenir et de lui écrire, et bien d’autres encore. Maintenant vous savez.  Nous avons des moments ou les barrages de l’artillerie allemande rendent impossible toute progression et d’autres où nous avançons par prise, des petits postes sont constitués sur des points avancés et, la nuit, ceux de la tranchée y montent, après nous nous organisons et le calme revient. Et puis ça recommence. Nous avons le temps de discuter, de lire et d’écrire, nous organisons des jeux, il y en a même qui font des pièces de théâtre. J’écris beaucoup. Mon violon me manque, j’ai dû l’abandonner pour porter les blessés quand sur une route, nous avons subi une attaque, j’ai aussi perdu un carnet que j’avais rempli. Nous n’étions pas nombreux à nous relever, les cris montaient du fossé et les hommes sortaient en tenant leurs tripes. J’ai perdu le sommeil depuis car ce triste jour, j’ai vu l’enfer. Je finis ma lettre en vous disant adieu car je ne sais pas ce que sera demain, j’ai vu tant d’hommes tomber. Mon tour viendra. Je vous embrasse, c’est en , ma famille, que je puise la force de me battre. Je joue du violon dans ma tête, je ferme les yeux et j’entends l’accordéon d’Henri, l’harmonica de Joseph et les rires de Marcel et je suis avec vous pour toujours.

Lettre à Henri le 20 décembre 1914

Très cher fils ainé

Nous sommes brisés. Ton frère Louis est mort pour la France, il a été tué par l’ennemi, le 14 décembre, en Belgique, à Hooge, comme le mentionne l’avis que nous avons reçu. Il aurait eu vingt ans le 29 décembre comme tu le sais. Les petits savent que nous ne fêterons pas Noël, j’ai enlevé les rideaux et les dentelles ainsi que les miroirs des murs. Il n’y aura plus ni fleurs ni musique dans notre maison. La cérémonie d’adieu à l’église a marqué la terrible absence de Louis, puisque jamais nous n’aurons son corps pour nous recueillir. Notre vie se résume à l’attente de te voir rentrer, que cette guerre finisse ! Qu’elle ne tue plus nos enfants parce qu’ici dans le village, il n’y a pas de semaine où une famille n’est touchée par la disparition d’un de ses fils, que ton père doit annoncer sans trembler. Nous prions pour que Dieu redonne la raison à ceux qui ont décidé de ce carnage. Reçois notre affection.

Henri, le 20 février 1915

Chers parents,

J’ai reçu  votre lettre m’annonçant la mort de Louis. Elle m’a paralysé.  Votre chagrin est le mien et ma solitude est immense. Autour de moi, tous les jours, toutes les minutes, la mort s’abat au hasard. Notre vie dans la tranchée est une misère, nous sommes sales, nos vêtements sont dans un état pitoyable et nous n’avons pas toujours à manger et puis il y a cette boue humide et collante. Maintenant la terre est gelée, l’hiver est long et glacial, des bouteilles de gnôle circulent et nous avons un poêle depuis quelques jours. Dans ces labyrinthes de boyaux nous nous croisons pour échanger et avoir d’autres nouvelles et certains disent que nous aurons une permission  au 1er juillet 1915. Serons-nous encore vivants ?  Je pense à Louis puis aux boches et je hurle qu’on les aura !

Henri, le 28 octobre 1916

 Chers parents, très chers frangins,

Je suis cantonné à Moulainville, nous tentons de reprendre le fort de Douaumont depuis quelques semaines, les boches avec leur artillerie lourde nous ont infligé un maximum de pertes, ils ont défoncé nos tranchées et le PC du bataillon mais nos concentrations de feux aujourd’hui ont détruit leur dépôt de munitions. Nous avons assisté à un beau feu d’artifice et ils ont enfin abandonné ce fort qu’ils occupaient depuis plusieurs mois. Nous avons eu tant de joies ensemble, vous mes parents adorés, mes frangins. C’est à ça que je m’accroche ici dans cet enfer. Je reviendrai, je vous le promets. On les aura !

Février 1917

 Mon cher Henri,

 Nous t’espérons vivant tant que rien ne nous dit le contraire. Je crains les visites, je crains les nouvelles, nous nous terrons en silence comme si le temps était suspendu. On entend parfois que ça sera bientôt la fin et que vous reviendrez. Alors nous t’espérons en silence. Presque trois ans que tu es parti. Il fait très froid, Joseph va seul à la chasse, il est aussi muet que son harmonica. La mort de Louis lui a ôté les mots et lui a donné la haine, il s’engagera l’an prochain. Nous manquons de tout mais maintenant nous sommes habitués. Marcel grandit, il va avoir onze ans. As-tu reçu les caleçons chauds ?  Dis-nous, mon fils, ce que tu as besoin. Affectueuses pensées.

Henri, le 10 décembre 1917

Chers parents,

Ma dernière permission est bien loin, ici rien ne change, il y a les ravages abominables des gaz de combat, il vaut mieux être tué que blessé. Je vois les corps déchiquetés et les visages arrachés des soldats qui hurlent. Nous n’avons plus de pastilles pour purifier l’eau. Mon régiment a perdu 506 hommes à la dernière bataille. Je suis maintenant versé à la quatorzième compagnie. Je pense à Louis chaque jour. Trois ans qu’il est mort et moi je suis encore dans cette folie.

Henri,  le 6 mai 1918  

  Chers parents

Georges Clémenceau est venu hier encourager notre régiment, je ne l’ai pas vu, j’étais en première ligne. Nous alternons les semaines sur trois positions, le front, la ligne arrière et le campement.      Ceux qui sont allés à la réception du Père la Victoire, comme nous poilus l’avons surnommé, sont revenus transformés, ils disent que la France sortira victorieuse !  Je ne me suis pas lavé depuis deux semaines, nous n’avons pas été relevés ethier, nous n’avons pas vu passer la roulante avec la soupe chaude. Nous dormons parfois debout coincés les uns contre les autres, les pieds dans la gadoue. Je préfère m’engager dans les zones infernales de combat plutôt que d’attendre à l’arrière. Quand j’entends crier : dehors tout le monde, hors de la tranchée, je ne réfléchis pas, je sors de mon terrier en hurlant et j’attaque pour venger mon frère. Tuer tous ces boches et revenir! Seul l’alcool fait oublier la laideur quotidienne, il n’y a plus de campagne, que des champs crevés, le ciel est gris et triste comme nous, les pauvres bougres. Aucun spectacle des contrées et des hommes, aucune grâce de la terre, aucune splendeur du ciel, aucun champ de la plus grande histoire ne peut mordre en mon cœur sur l’amour du pays natal. Je rêve de nos prairies et de nos rivières, j’imagine nos vignes et les chemins où je cherche mes frères, je les entends crier mon prénom et ils apparaissent comme lors de ma dernière permission. Je ne veux rien d’autre que vos yeux et la douceur de vos étreintes.

Henri ne reverra pas les siens, il est mort pour la France à Senlis des suites de ses blessures sur le chemin des Dames, le 30 mai 1918, après 4 ans de guerre.Il aurait eu 26 ans en juin.

Marie et Hyppolyte n’ont jamais récupéré les corps de leurs deux fils et comme toutes les familles qui pleurèrent le million et demi de morts, ils ont été informés, lors de la cérémonie du 11 novembre 1920, qu’un soldat inconnu de la grande guerre reposerait à jamais sous l’Arc de Triomphe.

Joseph a réalisé le rêve secret de s’y recueillir, ainsi qu’à l’ossuaire du fort de Douaumont, avec son fils Louis et sa fille Henriette, ma mère.