Gilles Bély

Gilles Bély

 » J’ai vécu du bruit, et voici que j’entends les pas étouffés du silence. »

J’ai choisi cette phrase paradoxale – et un peu inattendue – de Georges Clemenceau. Un oxymore. On la trouve dans un livre écrit à la fin de sa vie, en 1927, deux ans donc avant sa mort, « Au soir de la pensée ». Au tout début de ce livre-testament. Clemenceau a alors 86 ans.

« Au soir de la pensée » ressemble à une longue fresque interrogative qui s’étend sur deux tomes et près de 500 pages. Clemenceau s’interroge: est-ce sagesse ou bien folie que de s’atteler à pareille entreprise? On le sent assoiffé de connaissances infinies et habité en permanence par le doute. Il procède souvent par oppositions, fidèle en somme à sa personnalité radicale qui ne fit jamais dans l’entre-deux. « Affranchi du monde et de lui-même », il recherche obstinément cette obscure clarté qui pourrait apaiser sa quête intellectuelle. Tant d’années et de combats n’auront pas  répondu à ses questions ni apaisé ses doutes: les Dieux et les hommes, l’atome et le cosmos, la civilisation…

 

Je l’imagine, Clemenceau, en cette fin d’après-midi d’été, devant sa bicoque de Belébat, assis sur un banc de bois, accoté à la barrière de brande qui contient les genêts. Sa main droite, toujours gantée, cramponne sa canne. Sous l’éternel bonnet de police, les paupières sont lourdes. Elles tombent, comme tombe aussi la moustache. Il écoute le bruit de la mer qui monte doucement. Loin, très loin du monde, espère-t-il enfin quelque chose de ce silence qu’il entend s’approcher à pas étouffés?

 

Tant de combats, tant de révoltes, tant de colères et de fureurs, tant de tumultes et de discours. Ils reviennent en échos  quand le soir descend et que tout s’apaise autour du vieil homme. Quels souvenirs viennent-ils le visiter? Sans doute, l’acclamation de l’Assemblée nationale quand, ce jour du 11 novembre 1918, il annonce l’armistice. Au-delà de la liesse nationale, il entend, lui, le bruit sourd des obus, le crépitement des mitrailleuses, les râles des soldats qui agonisent dans ces tranchées où il est revenu, inlassablement, réconforter, remonter le moral, prédire la victoire.

De plus loin, de bien avant – c’était en 1870, il se rappelle Paris assiégé, l’émeute, le sang et les drames de la Commune. Des coups de feu encore, les duels avec Déroulède, Deschanel, Drumont, quand l’honneur se lavait sur le pré. Et puis le tonnerre de l’affaire Dreyfus, le tonitruant « J’accuse » d’Emile Zola dans son journal « L’Aurore ».

Résonnent encore en lui les diatribes et la vindicte des joutes parlementaires. Clemenceau dénonce, invective, accuse et les ministères tombent, les uns après les autres. Le Vendéen se souvient du tumulte des inventaires qui ont secoué le pays et sa province après la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Entend-t-il aussi les amers reproches des vignerons du Midi et le désespoir des mineurs du Nord, après la catastrophe de Courrières qui fit 1 100 morts?

De tout ce qu’il a écrit et dit, choisit-il alors un seul mot? Peut-être ce « Je fais la guerre » qui, en 1917, va galvaniser la France et changer son destin? Guerre et paix. Le Père la Victoire a gagné la guerre. Longtemps, on lui reprochera d’avoir perdu la paix en raison de son intransigeance.

La nuit approche. Clemenceau médite. D’autres images défilent dans sa mémoire. Les vacances à l’Aubraie. Il aime marcher au bord du Lay, « dans les grands pâtis herbeux semés de genêts d’or, à flâner près des petits moulins très fatigués. C’est la grande paix de la nature », écrit-il. Il la trouve aussi sur la colline aux moulins de Mouilleron-en-Pareds, comme à la bicoque de Belébat. Là, il prend possession de son ciel, de sa mer et de son sable. Il reçoit beaucoup, des politiques, des artistes, des généraux, le futur empereur du Japon. Et Claude Monet, l’ami Monet qui séjournera une semaine à Belébat, en 1921. Clemenceau, sans doute, a longuement médité devant ses nymphéas, ce message de paix, vide de toute présence humaine, comme le monde intact de la première aurore, sans mouvement et sans bruit.

Les « Lettres à une amie », témoignage de son émouvante histoire d’amour, à 82 ans, avec Marguerite Baldensperger, laissent entrevoir sa recherche doucement mélancolique de l’apaisement. « Je peux vous raconter la vie et, vous, vous me la chanterez. »

Dans le petit bois du Colombier, le 15 août 1928, un an avant sa mort, Georges Clemenceau dira à son secrétaire, Jean Martet: « Voilà la conclusion de ce que vous écrirez sur moi: un trou et beaucoup de bruit pour rien. »

A peine troublé par le recueillement régulier des hommages officiels, le silence enveloppe maintenant le bosquet. « Quand la victoire sera gagnée, vous pourrez dormir en paix », avait dit, en 1941, le général de Gaulle.