Joël Bonnemaison

« Dites lui donc, qu’il la porte… »

 Georges Clemenceau n’aimait pas grand monde, il faut bien le dire -côté politique, il détestait Caillaux – Poincaré – Déroulède et après la guerre de 14-18, il prenait ses distances même avec Foch… pour ne citer que ces exemples.

On craignait sa langue, sa plume et parfois ses duels.

Cultivé, il avait une assez bonne plume. Son livre « Démosthène » avait recueilli quelque succès . Concernant les écrivains, il considérait Victor Hugo comme un « pitre » mais un immense « pitre ». Edmond Rostand, le père de « Cyrano de Bergerac » passait aux yeux du vendéen pour un « poète de foire » rien que çà !.

En revanche, il aimait Villon et Verlaine,  détestait Mistral et plus encore Pierre Loti.

Pierre loti, avait quelque attirance, il faut bien le dire pour les gens de son sexe. Çà, n ‘était pas à la mode en ce temps là. Clemenceau, assez méchamment, ne se gênait pas pour se moquer de lui sur le sujet.

Il ne pouvait pas supporter Pierre Loti qu’il considérait comme un écrivain « à l’eau de rose ». En outre, les manières efféminées de l’auteur de Aziyadé l’agaçaient prodigieusement.

« Que fait cette poupée à l’Académie française ? Je me demande quelle tête  aurait fait Richelieu en recevant ce personnage  »! Disait-il

Un jour, Loti vint rendre visite au Tigre. Pommadé selon son habitude, fardé, juché sur des talons Louis XV, il avait en outre, les cils passés au rimmel. Clemenceau le reçut avec une gentillesse inhabituelle et nettement exagérée :

– Asseyez-vous donc, cher ami. Prenez ce fauteuil, vous serez mieux…. Le soleil ne vous gêne pas ? Voulez vous un coussin ?

Puis, après quelques remarques sur le temps et la température, il demanda brusquement :

– Et comment va votre mari ?

Cette fois, Pierre Loti rougit mais réussit à rester calme. Comme il reprenait la liste des titres qui lui semblaient propres à assurer son avancement, Clemenceau l’interrompit de nouveau :

-Mais, enfin, comment va votre mari ?

Pierre Loti, agacé, s’exclama :

– Mais, Monsieur le Président, vous ne m’avez pas reconnu ? Je suis Pierre Loti, de l’Académie française !

Alors Clemenceau prit un air navré et minauda :

– Ah, mon cher ami, je vous demande pardon . Mais toutes les fois que je vous voit, je vous prends pour Madame Dieulafoy ! Mme Dieulafoy était une célèbre archéologue qui avait été autorisée, par décret du ministre de l’Intérieur, à s’habiller en homme.

Malgré l’accueil particulier qu’il avait reçu rue Franklin le bureau parisien de Clemenceau, Pierre Loti revint une dernière fois le rencontrer.

La conversation entre les deux hommes nous a été rapportée par son chauffeur André Boulin qui, s’étant placé dans le jardin près de la fenêtre ouverte, n’en a pas perdu un mot :

Pierre Loti : Je voudrais vous parler de mon vieil oncle….

Clemenceau : Ah ! Vous avez un vieil oncle ?

Loti : Oui, Monsieur le Président. Il est très âgé et il est veuf.

Clemenceau (montrant une tristesse démesurée) : Ah ! Vous avez perdu votre tante…

Loti : Oui, il y a quelques années déjà … Mon oncle a maintenant quatre vingt quatorze ans. Il a chargé à Reichshoffen. Il a reçu deux blessures…

Clemenceau : Où çà ?

Loti : A l’épaule. Il est aujourd’hui perclus de douleurs. Il habite un sixième étage sans ascenseur et sans chauffage. Il est très pauvre, à demi podagre, complètement misanthrope. Il ne reçoit jamais personne et il meurt désespéré car, en dépit de ses états de services et des promesses qui lui ont été prodiguées, il n’a toujours pas la Légion d’honneur. Et j’espère que vous voudrez bien, Monsieur le Président…

– Un instant, dit Clemenceau. Récapitulons. Ainsi votre oncle a chargé à Reichshoffen. Il a été blessé, il n’a pas de pension, il vit seul, dans un sixième étage…

– Oui, Monsieur le Président

– Et il ne voit jamais personne ?

– Non, Monsieur le Président.

-Personne, vraiment personne, vous êtes sûr ? Et il veut la légion d’honneur ?

– Eh oui.

– Eh bien, dites lui qu’il la porte !

Pierre Loti demeura muet, hésitant à comprendre.

– Mais bien sûr, il n’a qu’à la mettre chez lui. Çà évite tant de formalités oiseuses.

Loti se leva sans rien dire et gagna la porte. Clemenceau, qui’ l’avait accompagné, s’inclina respectueusement :

– Mon bon souvenir à votre mari !

Pierre Loti s’en alla sans répondre et ne revint jamais…

 

Clemenceau qui n’aimait personne – et probablement ne s’aimait-il- pas lui même – cet anti clérical sentimental, cette manière ‘d’anarchiste de droite » – si l’on peut dire n’avait qu’un seul amour : Les roses, et qu’une seule vraie maîtresse : La France !