Joëlle Désiré-Marchand

Clemenceau et Alexandra David-Neel, politique et orientalisme

« Une vie est une œuvre dart. il ny a pas de plus beau poème que de vivre pleinement» Cet hymne à la vie lancé par Clemenceau répond à la délicatesse des arts de l’Orient, en particulier celui du bouddhisme respectueux de toute forme de vie. Nous savons que Clemenceau se passionna pour les civilisations orientales. Fin collectionneur d’objets japonais, il fit ouvrir un département asiatique au Louvre en 1893. C’est à l’âge 79 ans qu’il partit enfin pour l’Asie, après avoir été invité à chasser le tigre en Inde. Et durant près de six mois, il visita les grands sites bouddhiques de Ceylan, de l’Inde et de l’Indonésie, fasciné par le « mystique sourire » des Bouddhas.

« Vivre pleinement sa vie » fut aussi l’objectif d’un personnage que l’on ne rapprocherait guère de Clemenceau : l’exploratrice du Tibet Alexandra David-Néel (1868-1969). Ces deux caractères d’exception, déterminés, anticléricaux, journalistes amoureux des civilisations orientales, et bouddhistes de cœur assumeront des destins différents, portés par la même volonté. Ils se croisèrent peut-être au musée Guimet où des cérémonies orientales étaient organisées. À la sortie de celle qui eut lieu le 21 février 1891 en l’honneur du fondateur japonais de l’école Shinshû au XIIe siècle, Clemenceau répondit à un journaliste qu’il était bouddhiste, réponse que tout le monde prit pour une boutade, mais qui ne l’était sans doute pas.

Bien que l’exploratrice ne se fût jamais engagée dans l’arène politique, elle faisait partie des « progressistes » et publia très jeune des articles sans concession sur les travers de son temps. Son texte intitulé « Pour la vie », écrit à l’âge de 30 ans à la manière des intellectuels anarchistes, invitait chacun à « vivre sa vie ».[1] Sa future devise : « Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux », [2] répond au même idéal.

Plus tard lors de ses grands voyages en Inde, au Japon, en Corée, en Chine ou au Tibet elle n’oubliait jamais de suivre, dans la mesure du possible, les événements qui se déroulaient en France et dont elle prenait tardivement connaissance grâce aux lettres de son mari. Lui répondant aussitôt, elle fit ainsi plusieurs fois allusion à Clemenceau, comme le 23 novembre 1914,[3] quelques mois après le début de la Grande Guerre. Elle séjourne alors en Himalaya au nord du Sikkim et s’apprête à vivre une expérience inédite à l’époque : une longue retraite dans un ermitage d’altitude pour suivre les enseignements d’un grand yogi et maître spirituel tibétain. Après avoir reçu un paquet de journaux expédié par son mari, elle écrit à celui-ci : « Peux-tu me dire pourquoi le nouveau journal de Clemenceau L’Homme enchaîné a été saisi par le gouvernement ? »  Rappelons que ce journal créé en 1913 sous le titre L’Homme libre avait été suspendu en octobre 1914 pour avoir critiqué l’insuffisance des services sanitaires auprès des blessés de guerre (Clemenceau était aussi médecin).

Six ans plus tard, en mars 1920 et toujours au cœur de l’Asie, l’exploratrice réside dans le grand monastère bouddhique de Kum-Bum situé au nord du Tibet. Dans une lettre à son mari, elle fait allusion à l’éviction de Clemenceau de la Présidence de la République :

« Ceux qui me paraissent s’être conduits de façon bien déplorable, ce sont ceux qui ont disputé la Présidence à Clemenceau qui en avait grande envie, puisqu’il laissait présenter sa candidature. /…/ Lui eût peut-être mieux fait de ne pas s’attirer cet échec en fin de carrière, mais les autres sont de tristes sires, Deschanel en tête. »[4]

Elle revient sur le sujet trois mois plus tard :

« À propos de « Président », ta lettre me parle de l’élection de Deschanel. Je t’ai dit ce que j’en pensais ; les Français se sont attiré le mépris de leurs alliés et peut-être cela a-t-il ajouté quelque chose à la baisse de notre crédit.

Clemenceau a ses défauts, je l’ai vu d’assez près lors de la fondation de L’Aurore, il n’est pas impeccable, mais c’est l’homme actif, l’homme à poigne qu’il fallait à l’heure actuelle. Sa popularité à l’étranger est énorme. Tiens, voici quelques lignes extraites d’un journal anglais :’’L’honneur qui devait couronner sa carrière lui a été refusé par la foule des petits hommes (small men) qu’il a si longtemps gouvernés avec une verge de fer. Ils avaient une occasion de se venger et l’ont saisie, mais il (Clemenceau) demeure incomparablement plus grand dans la défaite qu’eux dans leur succès. » [5]

Il me semblait intéressant de vous faire part de ces quelques éléments lors de cette journée dédiée au Tigre.

 

[1] Texte réédité dans : Alexandra David-Néel, Féministe et libertaire. Écrits de jeunesse, éditions Les nuits rouges, 2003.

[2] L’Ecclésiaste, XI, 9.

[3] Lettre d’A. David-Néel à son mari, Sikkim, Lachen gömpa, 23 novembre 1914. Ces extraits sont tirés de : Alexandra David-Neel, Correspondance avec son mari, édition intégrale, 1904-1941, Plon, 2000.

[4] Lettre à son mari, Kum-Bum, 3 mars 1920.

[5] Lettre à son mari, Kum-Bum, 25 mai 1920.