Roland Mornet – Clemenceau

» Il y a des choses qui sont si belles qu’on ne peut pas les dire sans les diminuer. »

Je n’ai pas choisi une citation extraite d’un discours, mais de sa correspondance. Pourquoi cela ?

Eh bien, pour plusieurs raisons il ne s’agit pas d’une envolée lyrique ou politique lors d’une allocution, de l’extrait d’une tirade. Ces citations sont d’ailleurs parfois, et même souvent, apocryphes :

On en a attribué beaucoup à différentes personnalités, aux hommes politiques notamment.

Et puis, le langage écrit est plus réfléchi que le langage parlé. En choisissant ce dernier (le langage parlé),  je risquais de surcroît de faire doublon avec un autre intervenant.

Cette citation, j’y viens, la voici, elle est extraite d’une lettre à son amie, Marguerite Baldensperger, le 3 août 1924.

Il y a des choses qui sont si belles qu’on ne peut pas les dire sans les diminuer.

C’est beau…  Autre raison de ce choix : C’est Clemenceau, c’est lui, c’est tout lui… C’est, je crois, l’illustration de sa personnalité : un homme de contradiction et de paradoxe, enfin un homme, mais quel homme.

Le langage écrit est plus réfléchi que le langage parlé, ai-je dit, mais on peut s’interroger ? Clemenceau avait-il toute sa lucidité, quand il a écrit cela ? « Il y a des choses qui sont si belles qu’on ne peut pas les dire sans les diminuer ». Il était amoureux, il devait l’être… Oui, bien sûr entre Marguerite et Georges, la différence d’âge était de 41 ans (83 et 42), mais enfin, il lui a écrit 668 lettres en 5 ans.

Lui-même reconnaissait ce manque de discernement en l’occurrence – en l’occurrence d’état amoureux – en atteste ce qu’il confiait dans une lettre à son ami Claude Monet, le 3 août 1923 :« Albert (Boulin) s’est marié ce matin avec les yeux obnubilés par l’amour. C’est encore une cataracte cela. » (il n’avait peut être pas tort).

Ceci dit, supposons l’épistolier lucide. Pour illustrer ce comportement antinomique dont j’ai fait état, voici un échantillonnage:

Lui qui pouvait être cassant, féroce, emporté, violent, anticlérical, misogyne pour d’aucuns, faisait des exceptions et pouvait être d’une grande douceur, d’une patience infinie.

Ainsi, alors qu’il était Président du Conseil, deux sœurs, des vieilles demoiselles, continuaient de le consulter comme médecin et, à leurs dires, il s’est toujours montré d’une extrême patience, à l’écoute, alors que, comme l’on sait, il a  été d’une particulière férocité envers son épouse. Dans une lettre à son frère Albert, le 27 septembre 1922, il disait : « Ton ex belle sœur a fini de souffrir, aucun de ses enfants n’était là, un rideau à tirer ».

Et lui, l’anticlérical, écrivait à la comtesse d’Aunay, le 19 juillet 1922, de Vichy où il était en cure : « Ce soir, grande causerie sur un banc du parc avec le curé de Saint-Gervais, brave homme pas bête du tout et fort allant ».Saint-Gervais de chez nous ?

Il y a aussi sœur Théoneste, la bonne sœur infirmière qui l’a soigné lors de son opération de la prostate, qui l’a soigné encore lors de sa blessure après l’attentat de février 1919 ; cette même religieuse qu’il a voulu pour accompagner sa sœur Adrienne dans sa fin de vie et pour lui-même dans ses derniers jours. Les exemples auraient pu être multipliés.

 

Si, dixit Clemenceau, « il y a des choses qui sont si belles qu’on ne peut pas les dire sans les diminuer », il peut être dit qu’il y a des choses si horribles qu’on ne peut pas les dire sans les diminuer et même qu’on ne peut exprimer, elles sont indicibles. On ne peut rien dire, rien, mais le silence toutefois est parlant.

Il y a aussi les choses qui sont si embêtantes à dire qu’on ne peut les dire qu’en les diminuant alors pour cela, on édulcore les mots, les expressions, enfin ce qu’ils représentent :

De la sorte, on parle de sans papiers… on parle d’incivilités: où commencent-elles, où s’arrêtent-elles ? On évoque aussi le phénomène de société

Vous pourriez me dire : et le rapport à Clemenceau dans tout cela ? Eh bien, que dirait-il maintenant ? Surtout que ferait-il ? Il doit se retourner dans sa tombe, lui qui disait :

« Les minorités turbulentes, même mues par des frustrations compréhensibles, ne doivent pas prétendre imposer leurs volontés aux élus du peuple »… Il disait aussi : « L’ordre est plus nécessaire qu’à nul autre car rien ne peut se modifier, rien ne peut se créer si l’ordre légal n’est pas maintenu ». Voilà, j’en ai terminé. J’ai un peu dérivé peut-être…